Ambition
Je voulais faire l’armée
Un avis extérieur sur votre marketing, gratuitement →Je t'écris depuis Perth, sur la côte ouest de l'Australie. On vient de boucler une boucle, Laureline et moi. C'est dans cette ville, il y a plusieurs mois, qu'elle m'avait recadré dans un café en me disant que j'en faisais beaucoup trop sur beaucoup trop de sujets. C'est ici qu'a commencé le Samedi Hors Cadre et c'est ici qu'on revient aujourd'hui pour vendre la voiture qui nous a portés à travers tout le pays, avant de partir vers la prochaine destination.
Cette semaine, j'étais en call avec un gros client français, un type qui dirige une boîte solide, qui parle vite, qui sait ce qu'il veut. On a discuté pendant une heure de sa stratégie, j'ai posé des questions tranchantes, j'ai poussé là où il fallait pousser, et il a signé.
En raccrochant, j'ai eu un flash bizarre, je me suis souvenu d'un midi à 14 ans, mes parents m'avaient envoyé chercher le pain à la boulangerie du coin. Je suis resté planté dehors, sur le trottoir, pendant vingt minutes. J'attendais qu'il n'y ait plus personne à l'intérieur pour entrer, parce que je n'osais pas parler devant des inconnus.
Ce gamin sur le trottoir et le type qui venait de closer un call à 20 000 euros, c'est censé être la même personne.
Et entre les deux, il y a un week-end de salon à Clermont-Ferrand, un samedi matin de février. 16 ans.
Le tutoiement de Dominique
À l'époque, je sortais avec Laureline depuis peu, et son père, Dominique, avait une entreprise de transformation de canard. Magrets fourrés au foie gras, canard à la figue, ce genre de choses. Ce week-end-là, il avait le salon de la gentiane à tenir, c'était un gros événement pour lui, et il avait besoin de monde. Laureline venait l'aider, je suis venu avec eux.
Dominique m'avait prévenu en arrivant : *"Toi, tu te poses sur le côté, tu te reposes, tu n'as pas à bosser."*Il était joyeux, convivial, avec ce grand sourire qu'il a toujours quand il sert ses clients.
Pendant une heure, j'ai regardé. Le stand, les odeurs, le bruit, la fanfare qui passait au fond du salon, l'aligot qui fumait sur le stand d'à côté. Et au bout d'un moment, je ne sais pas ce qui m'a pris, je me suis levé et j'ai dit à Dominique que je voulais essayer.
Il a haussé les épaules en souriant. "Vas-y, mais une règle : tu tutoies tout le monde, ça choque deux secondes et après les gens adorent."
Ma première cliente était une dame âgée, une habituée. Je l'ai tutoyée comme Dominique me l'avait dit, elle a éclaté de rire. On a discuté trois minutes, je lui ai vendu deux magrets et des figues au foie gras et elle est partie en me souhaitant bonne chance.
Et là, j'ai enchaîné, sans aucune raison rationnelle, comme si j'avais toujours fait ça.
J'ai vendu jusqu'à la fermeture du stand, Dominique me regardait du coin de l'œil avec ce grand sourire de quelqu'un qui n'en revient pas. Quand on a remballé le soir, j'étais épuisé et complètement transformé, je suis remonté dans la voiture avec Laureline et son père et j'ai compris que quelque chose venait de basculer.
Ce que je voulais vraiment faire
Parce qu'il faut que je te dise un truc que je n'ai jamais raconté ici.
Jusqu'à ce week-end de février, je voulais faire l'armée, sincèrement, c'était mon plan. Pas un plan B vague, un vrai plan, que j'avais en tête depuis des années avoir une carrière militaire, l'engagement, la discipline. Tout ce qui, sur le papier, n'avait rien à voir avec le mec qui parle, qui vend, qui négocie.
Et c'était logique, parce que parler ne m'allait pas et le commerce, encore moins. Ce gamin sur le trottoir devant la boulangerie, ce n'était pas une exception, c'était mon quotidien, je laissais toujours mes potes parler à ma place. Je passais en dernier partout pour éviter d'avoir à dire quoi que ce soit, l'idée de me lever devant un client, de l'aborder, de lui proposer quelque chose ça aurait été impensable.
Si Dominique n'avait pas eu besoin de monde ce week-end-là, je serais probablement militaire aujourd'hui ou je serais sorti de l'armée à un moment et j'aurais cherché ma voie à 25 ans sans savoir vers où aller. Tout ce que j'ai construit depuis, Auchan, l'agence, le tour du monde, le call de 20k de cette semaine... tout est parti d'un coup de main improvisé sur un salon.
On entend tout le temps qu'il faut un plan et moi, ma vocation est née d'un samedi matin où je n'avais rien prévu, d'une phrase de Dominique sur le tutoiement, d'une dame âgée qui a éclaté de rire devant un stand de canard.
Mon plan de vie, à 16 ans, était faux et c'est parce qu'il était faux qu'un imprévu a pu le remplacer.
La conclusion
Aujourd'hui, à Perth, je vends ma voiture. Le 4x4 avec lequel on a traversé toute l'Australie, avec lequel on a dormi pendant les nuits de punaises, qui nous a portés à travers les gorges du Western Australia et les pistes du Nord, c'est une fin de chapitre.
En l'écrivant, je repense à ce gamin sur le trottoir, devant la boulangerie. Si tu lui avais dit qu'un jour il vendrait du canard à une dame âgée en la tutoyant, il aurait éclaté de rire. S'il avait su qu'il en ferait son métier, il aurait pris peur, mais quelqu'un a dit*"viens"*un samedi matin, et il a essayé.
C'est tout ce qui a changé, une phrase, un sourire de Dominique et un rire de dame âgée.
Alors voilà ma question pour toi cette semaine : quel est le "samedi matin imprévu" qui a tout changé pour toi ? Et est-ce que tu laisses encore une place dans ton calendrier pour qu'un autre puisse arriver ?
Réponds-moi pour me le dire. Je ne peux pas répondre à tout le monde, mais je lis chaque message.
C’est tout pour cette semaine.
À samedi prochain.
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