Arbitrages
Je n’ai pas eu le temps
Un avis extérieur sur votre marketing, gratuitement →Cette semaine, dans le Western Australia, je me suis mis à l’eau au milieu de requins-baleines.
Pour te poser le décor, ce sont les plus gros poissons du monde. Certains dépassent les douze mètres, ils glissent sous la surface avec une lenteur qui ne ressemble à rien d’autre, et quand tu nages à côté de l’un d’eux, tu te sens minuscule et parfaitement à ta place en même temps.
Le monde au-dessus de la surface disparaît, plus de Starlink, plus d’emails, plus de clients. Juste l’eau, le silence, et cette créature immense qui avance sans se presser.
J’avais rêvé de ce moment pendant des années et là, j’y étais.
C’est à cet instant, suspendu dans le bleu, que ma grand-mère Wanda m’est revenue. Pas un souvenir flou, une présence. J’aurais donné beaucoup pour qu’elle voie ça, pour pouvoir lui raconter en rentrant.
Wanda est arrivée de Pologne à 16 ans, sans parler un mot de français. Elle venait d’un milieu pauvre et difficile, et personne ne l’attendait ici, personne ne l’a aidée et elle s’est quand même construit une vie entière. Elle est devenue une grande couturière, a fait des défilés à Paris, a eu son atelier sur l’une des plus belles places de sa ville.
Elle avait un seul regret dans la vie : ne pas avoir assez voyagé.
La maison de campagne
Quand j’étais gamin, je n’étais pas un enfant facile.
J’étais mauvais élève, je faisais des bêtises, je n’aimais pas l’école. Si on m’avait laissé faire, je serais resté à la maison à ne rien faire, mais Wanda venait me chercher tous les week-ends, toutes les vacances, elle m’emmenait dans sa maison de campagne.
Et là-bas, on vivait. On faisait le jardin, on se baladait, on cuisinait, elle m’a appris le platzki, cette galette de pomme de terre polonaise, généreuse et réconfortante, que je note encore aujourd’hui dans mon carnet de recettes. Elle me montrait les cassettes de ses défilés, ses vieilles pièces, des morceaux de la vie qu’elle s’était construite à partir de rien.
C’est elle qui m’a donné le goût de l’aventure, le goût de découvrir, de fabriquer, de sortir de la maison.
Et c’est elle, surtout, qui a cru en moi quand personne ne le faisait.
J’ai eu mon bac à 10.00/20, autant te dire que c’était limite et au moment de choisir mon avenir, je voulais faire une école de marketing. Une école payante, pour tout le monde autour de moi, c’était non. Je n’avais jamais prouvé que je voulais travailler, alors pourquoi payer pour ça ?
Tout le monde a dit non, sauf Wanda, elle a payé mes études.
Le jour où elle a fait ce geste, j’ai compris quelque chose. Personne n’avait jamais payé pour Wanda, personne ne l’avait jamais portée. Elle avait tout fait seule et là, elle me donnait ce qu’elle n’avait jamais reçu.
Je suis allé dans cette école et j’ai tout donné, major de promo trois années sur cinq, je n’avais jamais eu de notes pareilles de ma vie. Tout ce qui a suivi, Auchan, mon agence, le niveau de vie que j’ai aujourd’hui, ce tour du monde… tout est parti de ce chèque que Wanda a signé pour un gamin qui n’avait rien prouvé.
La voiture, sur le chemin de l’hôpital
Pendant des années, j’ai cru que j’aurais tout le temps de le lui rendre.
C’est là que la vie a tranché à ma place, Wanda a fait un arrêt cardiaque.
Les secours ont mis longtemps à arriver, trop longtemps. Ils l’ont réanimée, mais une grande partie d’elle ne s’est jamais reréveillée, elle a passé ses derniers mois à l’hôpital en grande partie paralysée, sans plus vraiment de mémoire.
Je me souviens d’un trajet en voiture avec Laureline, pour aller la voir. C’est sur cette route-là, précisément, que je me suis tourné vers Laureline et que je lui ai dit qu’on devait faire ce tour du monde, pas un jour, pas plus tard, mais maintenant.
Wanda n’a jamais su qu’on partait. Elle n’a jamais su que ce voyage, je le faisais aussi pour elle, pour ne pas finir ma vie avec son regret et elle ne le saura jamais.
Voilà ma vraie contradiction, celle qui me poursuit dans l’eau au milieu des requins-baleines.
Je viens d’une famille pudique, où on exprime peu ses émotions, alors je ne l’ai pas assez serrée dans mes bras. Je ne lui ai pas assez dit que je l’aimais et surtout, je ne l’ai jamais vraiment remerciée pour ce qu’elle avait fait. Pas avec des vrais mots, je pensais toujours que j’aurais le temps.
Je passe ma vie à dire aux entrepreneurs de ne pas attendre, de lancer avant d’être prêts. Ma phrase, celle que je répète partout : “Quand on lance quelque chose et que c’est parfait, c’est que c’est trop tard.”
Et pourtant, avec la personne qui comptait le plus, j’ai attendu. J’ai attendu d’être parfait pour la remercier et c’est arrivé trop tard.
La conclusion
Wanda avait une phrase qu’elle répétait souvent : “Je n’ai pas de temps à perdre avec les cons, je passe à autre chose.”
J’ai longtemps pris ça pour de la dureté, aujourd’hui je comprends que c’était l’inverse. C’était quelqu’un qui savait exactement combien le temps vaut, parce qu’elle en avait manqué, de sécurité, d’aide, de voyages. Elle ne le gaspillait pas avec les gens qui ne le méritaient pas, mais aussi, sans le vouloir, avec ceux qu’elle aimait, parce que la vie va vite.
Je ne peux plus serrer Wanda dans mes bras, je ne peux plus la remercier, cette porte-là est fermée et aucune réussite ne la rouvrira.
Mais toi qui lis ça, tu as peut-être encore quelqu’un. Un parent, un grand-parent, un ancien prof, la personne qui a cru en toi avant que tu ne le mérites. Quelqu’un que tu remercieras “plus tard”, quand tu auras réussi, quand tu auras quelque chose à montrer.
Alors voilà ma question pour toi cette semaine : qui est la personne que tu remets à remercier “plus tard” et qu’est-ce qui t’empêche de décrocher ton téléphone aujourd’hui ?
Réponds-moi pour me le dire. Je ne peux pas répondre à tout le monde, mais je lis chaque message.
C’est tout pour cette semaine.
À samedi prochain.
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